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Aristocratie démocratique
Si la démocratie, c'est le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple, il faut expliquer comment on stoppe la folie individuelle : celle d'un forcené, comme dans les écoles américaines, ou celle d'un fanatique, comme on en voit apparaître. Les sociétés ne sont pas égales sur ce point et certaines sont plus soumises que d'autres à ces accidents. Un facteur qui expliquerait ces différences, c'est peut-être l'organisation sociale entre une partie dominante et une partie dominée, comme aurait dit Bourdieu, mais surtout dans la fluidité entre ces deux classes : les possibilités d'accès, la remontée d'information ...
Il y a actuellement une crise de la méritocratie : les étudiants ne proviennent plus que des classes aisées, l'ascenseur social est en panne. La classe moyenne, dans tous les pays occidentaux, se paupérise pendant que les dominants (The One Percent) se retrouvent entre eux. L'idée de penser la société comme un agglomérat de communautés séparées, et la nécessité subséquente de valoriser également chaque communauté élimine la possibilité pour un individu de changer de bord. Si les rôles visibles sont distribués selon une répartition basée sur l'égalité des communautés, on n'est plus dirigeant parce qu'on est compétent, mais parce qu'on est une femme, un noir ... Ce qui est une insulte à ces individus, et la certitude de leur incapacité à concourir. On a appelé socialisme scientifique la doctrine de Staline consistant à donner satisfaction aux différents groupes selon leurs capacités de nuisance. Le nouvelle version consiste à modifier ("corriger") les mouvements réels (concours, compétitions, concurrences, volontés ...) pour "équilibrer" les populations, avec un discours sur l'injustice (les plafonds de verre, les héritages, les discriminations ...). Le point commun à toute cette "ingénierie social" est de modifier le peuple pour le rendre conforme aux souhaits des dirigeants. Bien sûr, on est loin de la démocratie athénienne.
Une minorité vie dans des métropoles et partage une idéologie de l'ouverture et du multiculturalisme, mais, comme Chistophe Guilly l'a montré, cette idéologie masque les moyens de distanciation que cette élite utilise. Le gros de la population, le monde "périphérique", devient invisible et est réduit à chercher son espoir dans les extrémismes.
Derrière l'apparence démocratique, les républiques modernes sont des aristocraties du mérite. Cette verticalité fonctionne avec la cooptation, l'économie et les concours (compétitions et autres concurrences). La revendication horizontale est maintenant portée par le spectacle, et la classe dominante s'est séparée en une partie qui s'en est accommodée et une partie, la plus nombreuse et subalterne, qui est abandonnée. Mais cet abandon a des conséquences importantes, et pour la plupart non encore apparentes. Une partie de la critique des "élites" vient certainement de leurs erreurs et de leur suffisance.
L'ancien leader était celui qui montrait les priorités, ce qui ne peut pas plaire à tout le monde. Cette orientation est maintenant ce qui manque, de plus en plus visiblement, et on devrait demander à tout candidat de prioriser les questions sur lesquelles il prétend être élu.
La Société du spectacle a sélectionné un nouveau type de dirigeant : moins de projets, plus de procédures. Certes, la fin ne justifie pas les moyens, mais l'autonomie de ceux-ci rend tout débat superficiel : c'est le présent permanent dont parlait Debord.
Les média veulent la transparence et réagissent violemment lorsqu'une émotion semble légitime : un enfant giflé, c'est un scandale (et c'est souvent vrai, mais parfois faux). On demande la vérité et on juge immédiatement. Ce travers de la Société du Spectacle conduit à une démagogie molle et velléitaire. En face, la force de savoir fermer les yeux sur quelque chose de connu, mais qui doit rester étranger, s'appelle la tolérance. Il n'est donc pas étonnant qu'elle soit fragile. Les héros sont fatigués, et facilement conspués.
Les média, tout comme le marketing, rétrécisse la société en confortant les idées reçues. La vérité compte moins pour eux que l'opinion et leurs exhortations, comme les produits verts ou l'anti-racisme, sont moins efficaces que les flux de soumission qu'ils propagent.
Toute une philosophie politique considère qu'il ne faut pas dire ce que l'on fait. Cette vieille maxime antidémocratique semble redevenir d'actualité dans la société du spectacle. Et c'est ainsi que la gauche fait une politique de droite et la droite de gauche ...
Dans l'Athènes de Périclès, comme chez les bourgeois suisses, la démocratie fonctionnait avec des représentants et des stratèges. De même, elle n'a jamais prétendu que tous les citoyens se valaient et que l'un pouvait indifféremment remplacer l'autre. Si "nous naissons tous égaux", nous ne le restons pas longtemps. Il y a des génies individuels et des environnements favorables aux talents. La démocratie grecque se méfiait des hommes trop capables qu'elle éloignait parfois (elle les ostracisait), mais elle prétendait cultiver en son sein des hommes de qualité. On lira chez Thucydide la lutte entre l'aristocratie et la démocratie, qui ne sont pas toujours opposées.
Est-ce vraiment pour la démocratie que les tunisiens ou les ukrainiens se sont levés ? Ne serait-ce pas plutôt contre la corruption ? Et s'il faut définir une aspiration positive, c'est du respect que ces peuples ont voulu. Ceci ne correspond pas exactement à nos élections, ni à notre presse. De là à revenir aux théories marxistes d'une vraie démocratie sans élections, il y a un pas ... Mais la lutte contre la démagogie fait aussi partie de ces aspirations. Après, certains vont redécouvrir le tirage au sort comme mode de choix des décideurs. En fait, c'est la séparation de ceux-ci et du peuple que tous condamnent. Pourtant, toutes les têtes ne se valent pas : ce sont les critères de l'élite qui sont douteux.
Une catégorie sociale s'impose en général et tend à se reproduire. La démocratie ne s'oppose pas à ça, mais réside dans la vérité et l'ouverture de cette domination. Quand les décisions ne sont plus justifiées, quand les justifications sont masquées, la démocratie a disparue.
Une réunion d'individus peut prendre des décisions collectives, mais ça dépend de sa taille. A quelques-uns, on peut chercher l'unanimité. A 28, c'est déjà beaucoup plus difficile, comme on le voit en Europe.
La démocratie ne repose pas essentiellement sur le vote, et on peut même dire qu'un référendum s'y oppose. C'est que les vrais choix ne se résument pas dans le soutien ou le refus d'une seule personne ou d'une seule question. Ainsi, un système basé sur l'élection, comme le notre, peut avoir comme première conséquence de mettre les démagogues au pouvoir.
Il faut voir comment la multitude (la masse dont parle avec mépris le maoïsme) exprime sa volonté. Elle a des mouvements propres, mais qui ont besoin pour aboutir d'une sorte de balancier. Ainsi, les mouvements de foules, les paniques, comme les légendes et croyances ont trop facilement fait condamner les originaux ... La tendance à vouloir des chefs qui la prennent en main doit être combattue, et elle ne peut l'être que par quelques originaux, justement. La qualité et l'autorité (naturelle) de ceux-ci sont nécessaires pour que le peuple puisse réellement réaliser ses capacités.
Il y a une sagesse du peuple, comme il y a une folie. L'homme vertueux sait s'opposer à la panique, à l'ostracisme, au lynchage. Il ne partage pas les préjugés d'un groupe. Mais en même temps, il ne fait pas partie d'une minorité qui imposerait sa volonté, comme on l'a vu avec la purification ethnique en Yougoslavie. Nous avons tous nos moments dirigés par l'habitude, en "pilote automatique" ; et bien, c'est pareil pour les peuples.
Dans la foule se dressent quelques individus qui, pénétrés de l'estime qu'ils lui portent, veulent lui rendre ce qu'elle leur a donné. Ceux qui luttent contre ses mauvais penchants pour exprimer toutes les vertus qu'elle recèle. Là est la vraie aristocratie : le gouvernement des meilleurs. Ca se gâte avec la transmission héréditaire, comme avec toutes les endogamies.
Dans l'histoire, rien n'est le fait direct des multitudes, mais rien de solide ne se fait sans elles. Les minorités agissantes ne représentent qu'elles, mais elles agissent, et parfois avec bonheur, pour le peuple. Michel Onfray définit celui-ci comme celui sur lequel s'exerce le pouvoir, mais ce pouvoir doit lui être rendu. La possibilité de contradictions, de pouvoirs intermédiaires variables, de règles indépendantes et quasi-permanentes est consubstancielle à la démocratie. Même si elle fait le dépit des esprits faibles, elle demande à se prendre en charge soi-même. En ce sens, la laïcité est nécessaire.
la politique spectaculaire a montré son incapacité à publier les éléments de décision : le prix de la vie ne peut pas s'afficher. Il en résulte malheureusement que les décideurs sont limités à un relatif secret. Ils sont ainsi supposés avoir la vue la plus large possible, ne pas penser à eux, mais à la collectivité. Certaines institutions vont dans ce sens, alors que d'autres s'en éloignent. Les institutions ne sortent pas du néant. Ce ne sont pas des structures en soi, mais elles sont inextricablement liées à une civilisation.
Les totalitarismes du XXème siècle ont développé un contrôle des individus qui n'a pas disparu. L'uniformisation de la mondialisation a permis de mettre même les pauvres en concurrence.
A l'opposé de l'état de guerre, dans lequel le fort écrase le faible, la coopération montre une plus grande intelligence et garantit plus efficacement la survie d'un genre (voir Pierre Kropotkine). La démocratie réside ainsi plus dans l'ouverture et les liens d'une société que dans la personne des dirigeants. Sa supériorité sur la dictature réside dans son équilibre autorégulé, que la superstructure doit permettre. C'est ce qu'on appelle la résilience.
L'urbanisme est cette technique par laquelle l'évolution de la ville est gérée. Elle illustre parfaitement cette séparation sociale entre les décideurs et la population. On relève facilement le manque de démocratie de l'urbanisme, en tout cas actuellement en France. Entre les enquêtes publiques, les réunions de concertations ou les procédures de construction, le public n'est là que comme spectateur.